« Danielle du Bobay », c’est comme ça qu’on l’appelle. Depuis 1983, elle y tient un bar de campagne comme on en trouve peu. Paradis du bouliste ou du beloteur, institution du chasseur, lieu de rencontre entre amis, certains le décrivent même comme lieu faisant partie du patrimoine mondial de l’UNESCO. Par une belle journée de février, Danielle me reçoit…

Rien n’était prévu

Née en 1946 au village de Kerroz à Grand-Champ, de parents agriculteurs, la jeune Danielle est employée au Château de Penhoët pour s’occuper du ménage et de la cuisine. En 1965, elle se marie. D’abord mère au foyer, elle s’occupe de ses 6 enfants, 4 filles et 2 garçons. En janvier 1983, ses beaux-parents, qui tenaient jusqu’alors le bar de campagne, décident de prendre leur retraite. Personne ne se manifeste pour racheter. Son beau-frère, Nono, voit en elle un potentiel de tenancière qu’elle ne soupçonne pas et il la pousse à reprendre. : « je dois beaucoup à Nono ». Sa belle-mère Mathurine lui vend alors le bar.

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L’année où j’ai pris mon bar, la moitié de mes enfants a redoublé.

Plus qu’un métier, « une passion »

A 37 ans, Danielle se retrouve à la tête du bar, mais elle « regrette plus d’une fois »… Trois de ses enfants redoublent l’année où elle prend le bar. Passer du statut de mère au foyer à celui de patronne d’un commerce laisse forcément moins de temps pour s’occuper de ses enfants. « Associer vie de famille et commerce, ça a été très dur, ça a perturbé la vie de famille. Je n’étais pas là quand ils rentraient de l’école ». L’année suivante deux de ses enfants partent en pension. Aujourd’hui, Danielle relativise « ça fait partie de la vie », même si tout n’a pas été simple.

Le bar a été mon antidépresseur.

En 1994, son fils décède à l’âge de 23 ans. Cet événement tragique est très compliqué à surmonter pour Danielle « c’est la pire catastrophe de ma vie, je n’ai rien vu venir ». Tenir son bar a été alors un véritable antidépresseur. Malgré les coups durs, Danielle continue, « il faut se donner les moyens de tenir ». Souvent, c’est surtout elle qui sert d’assistante sociale comme elle dit, « les gens se sentent à l’écoute ».

Je n’ai pas réussi à m’arrêter.

A 60 ans, Danielle tombe malade. Elle s’arrête, il est question de retraite. Elle se fait opérer. Elle commence à aller mieux, mais elle tourne en rond, trouve le temps long, s’ennuie. Habitant à Pluvigner, elle revient dans son bar pour passer le temps. Même s’il est fermé, les gens s’arrêtent pour la voir, pensant qu’il est ouvert. Ne tenant pas en place, elle se décide alors à réouvrir : « ce n’est pas que je gagne de l’argent mais je passe mon temps ».

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La vie de bar = « une vie de cinéma »

Quand on demande à Danielle comment elle résumerait son métier, c’est ainsi qu’elle répond, « la vie de bar, c’est une vrai vie de cinéma ». Tout peut se passer et elle en a vu des choses Danielle. Il faut dire qu’avec une clientèle exclusivement masculine, il faut savoir mener la barque. D’ailleurs elle a toujours « su faire la loi chez elle », quelqu’un lui a même donné « un titre : Mme Thatcher ».

Les femmes de bistrot ne sont pas très bien vues.

Beaucoup d’hommes se confient à elle mais ne le feraient pas forcément avec leur femme. En 34 ans de métier, Danielle assiste à toutes les émotions et subit parfois… car les femmes de bistrot ne sont pas très bien vues par les autres femmes. Pourtant, elle est responsable et évite quelques drames : « plus d’une fois j’ai ramené des clients. Il faut être responsable de ce qu’on fait, on ne laisse pas les gens aller dans la gueule du loup ».

Le bar c’est le parlement du peuple.

Dans ce lieu, chacun y va de son avis politique ou apolitique. Ça se chamaille, ça se taquine mais finalement tout le monde s’apprécie… « Il faut savoir dire quand on n’est pas d’accord ».

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Un rapport à l’alcool différent

Les jeunes entraient vite dans la vie active. Ils avaient un peu d’argent à dépenser. A l’époque, « ils arrivaient en mobylette, ils étaient tous garés devant le bar ».

Les jeunes ne buvaient que de la bière. Pas des gros alcools comme aujourd’hui.

Les traditions d’avant n’ont pas perduré. Les modes de consommation ont changé : « le rapport à l’alcool, le manque d’argent, les loisirs des jeunes ont changé ». Aujourd’hui, l’objectif est de « se prendre une cuite » alors qu’avant le bar était avant tout « un lieu de rencontre et d’échange entre les générations ». Quand Danielle a pris le bar, le secteur était en pleine évolution, aujourd’hui « un bar pur n’est plus viable, il faut se battre pour subsister ».

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Des bons moments

Alors Danielle « se bat avec les armes » qu’elle a, elle organise des concours de belote et des concours de boules bretonnes. Parfois, elle cuisine des repas pour ses amis. Elle est d’ailleurs connue et reconnue pour son pot-au-feu et sa tête de veau. Il y a même des veillées de chants bretons en hiver. Malgré le travail et la fatigue, Danielle se souvient de tous les moments agréables passés à jouer aux boules et des « franches parties de rigolade » dans le pré du voisin. « Quand on vient au bar, c’est pour oublier ses problèmes », et ça Danielle y tient. « Ses vrais clients sont ses amis », mais « attention, amis ne veut pas dire confidents ». Et puis, si elle a un coup de blues, elle prend son chien et son bâton et s’en va marcher 3 ou 4 kilomètres dans le bois de Camors pour s’oxygéner, « il suffit de peu ».

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« La clientèle locale c’est formidable »

A son grand regret aujourd’hui, il n’y a « plus de solidarité » mais « on a la chance d’être dans une campagne où tout le monde se côtoie encore ». Danielle aime sa clientèle et sa clientèle le lui rend bien. Ses derniers sont d’ailleurs « tous prêts » à lui rendre service. Finalement, Danielle, c’est un peu une maman-poule, qui concocte des bons repas au coin du feu et qui distribue de l’amour et « des antibiotiques de comptoir ».

Ce n’est pas la beauté qui fait, c’est l’accueil. Le bonheur c’est d’être bien dans sa tête.

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© Mairie de Grand-ChampPoupi Le Nuage